Sujet passionnant!
Je ne reviendrai pas sur Hislop, dont les travaux sont reconnus maintenant comme étant fortement "orientés" (manière polie de dire qu'ils sont loin d'être objectifs) du moins sur l'étude des mythologies.
Revenons sur le sujet : l'influence des civilisations antérieures au judaïsme sur l'ancien testament.
En fait, il est faux de dire que l'influence est babylonienne, car elle est sumérienne (il est utile de noter que les dieux du pays de Sumer, par l'influence persistante de la littérature sumérienne, étaient encore vénérés jusqu'à l'époque tardive Assyro-babylonienne, contemporaine de la rédaction des premiers livres de la bible. La civilisation babylonienne n'étant finalement qu'une "fille" de cette civilisation sumérienne, des milliers d'années après).
Cette influence est surtout manifeste dans les 11 premiers livres de la genèse, qui portent l'empreinte manifeste des mythes fondateurs sumériens (déluge, Babel, Adam tiré de la terre, etc...), mais l'originalité de la Bible ne peut cependant pas être niée, dans la mesure où ces récits sumériens ont été constamment repensés et adaptés à la conception monothéiste par les auteurs bibliques.
Faisons maintenant un peu d'histoire : Comment le polythéisme sumérien s'est petit à petit transformé en monothéisme.
Abraham, était sumérien, natif de Ur. Il ne fait donc pas de doute qu'il ne fut pas monothéiste de naissance, bien au contraire. Il adorait très probablement les dieux du panthéon sumérien, au sommet duquel se trouvait la Divine Triade (An, Enlil et Enki).
Ce n'est qu'à 75 ans que, selon la Bible (Gn 12), Abraham reçut un appel de Dieu. Cet appel en substance lui demandait de quitter le pays de Sumer pour aller s'établir en Canaan (= Israël). Dieu, par là, appelait en fait Abraham à se consacrer à Lui.
Mais qui était ce Dieu ?
Dans l'hébreu du texte original, cela ressort très bien, ce Dieu, c'était El, le dieu principal du panthéon cananéen, dieu de l'atmosphère, le dieu créateur du ciel et de la terre, père des dieux, celui qui règne sur les autres dieux, à la manière d'un Zeus ou d'un Jupiter. El n'est d'ailleurs que la forme cananéenne évoluée du dieu sumérien Enlil, forme qui donna El, le dieu principal des cananéens.
El par transformations linguistiques successives (Enlil (sumérien primitif), Ellil (akkadien) et finalement El en cananéen). Enlil était le dieu de l'air et du vent chez les sumériens. Chez les akkadiens, il était aussi le dieu de l'air et du ciel, pour finalement être le dieu créateur chez les cananéens. C'est donc sous le nom de El que Dieu adressa cet appel à Abraham. Notons que le mot El en hébreu en est venu à désigner le Dieu unique, surtout dans les noms composés (IsraEL, BéthEL, GabriEL, EmmanuEL, etc...).
Abraham, donc, prit conscience que parmi tous les dieux qu'il adorait, Enlil ou El occupait une place à part, cette prise de conscience était évidemment due à l'appel de Dieu, Dieu du ciel. Resurgissait ainsi, parmi tant d'autres dieux, sous le nom de El, l'image de ce Dieu unique, oublié.
Notons enfin que dans la Genèse, il n'est dit nulle part qu'Abraham ou les patriarches avaient nié l'existence d'autres dieux. Il leur était simplement demandé de ne s'attacher qu'à une divinité particulière, c'est ce qu'on appelle 'hénothéisme'. Il est en effet très surprenant de constater que dans le livre de la Genèse, les patriarches ne prennent jamais position face aux autres dieux, ils se contentent de s'attacher à 'El'.
De plus, ce Dieu des patriarches n'était pas inconnu des autres peuples, il était même craint, ce qui n'est guère étonnant si l'on considère que 'El' était le dieu principal du panthéon cananéen. Voyez plutôt ces exemples tirés du livre de la Genèse : Gn 12 (Abraham prétend que Sarah est sa soeur pour éviter que Pharaon ne le tue pour s'emparer de la belle Sarah, Pharaon ne se rend compte de la supercherie que sur l'intervention de Dieu) ; l'exemple est encore bien plus explicite avec le roi païen Abimélek, il connaît Dieu et le craint (cf. Gn 20 + 21, 22-24) ; de même en Gn 26, 7-11 + 26, 26-30, où nous avons un 'remake' de l'histoire d'Abraham et d'Abimélek, mais, avec, cette fois-ci, Isaac. A travers ces exemples, notamment ceux concernant Isaac, on peut, en passant, remarquer que ce Dieu semble aussi être connu sous le nom même de Yahvé.
Pour ce qui est de la reconnaissance de l'existence d'autres dieux par les Hébreux: Ps 82, 1 ; Ps 89, 6-8 ; Jb 1, 6 ; Jb 2, 1 ; Jb 38, 7.
Notons également que chez les Patriarches et les premiers Hébreux, il existait une grande pluralité de noms de divinités, qu'ils rattachaient plus ou moins à leur Dieu d'attachement 'El'. Cela témoigne bien chez eux d'une conscience plutôt floue de l'idée d'un Dieu unique (cf. El Elyôn - Gn 14, 18-22 ; Nb 24, 16 ; Dt 32, 8 - El Roï - Gn 16, 13.14 - El Shaddaï - Gn 17, 1 ; Gn 28, 3 ; Gn 35, 11 ; Nb 24, 16 - El Olâm - Gn 21, 33 - Pahad - Gn 31, 42 - El Béthel - Gn 31, 13 - Baal Berît - Jg 8, 33 ; 9, 4 - El Berît - Jg 9, 46)
Nous avons donc bien là ce que l'on appelle 'hénothéisme', c'est à dire l'attachement à un dieu particulier sans négation de l'existence d'autres dieux. Dieu travaillait progressivement son peuple, le conduisant ainsi sur la route du monothéisme...
Très logiquement, l'étape suivante vers le monothéisme fut la monolâtrie (attachement à un dieu national, et donc, concurrent des autres divinité). Avec la monolâtrie, le passage vers le monothéisme se précise. Il n'est plus question de tolérer les autres divinités, on reconnaît certes leur existence, mais, on leur devient hostile, c'est là la grande différence. Du même coup, la divinité nationale, Yahvé pour Israël, est vue comme supérieure aux autres dieux. Cette prise de conscience de la supériorité du Dieu d'Israël, de son côté unique et particulier par rapport aux autres dieux, se fit avec Moïse. Avec Moïse, d'ailleurs, le nom de 'Yahvé' (ou 'Yaweh, Yawoh, Jéhovah', etc...) prend une importance particulière au regard des autres noms qui étaient attribués à Dieu, comme 'El', par exemple (Ex 3, 13-15). Il est ici intéressant de signaler que le nom de 'Yahvé' n'est peut-être pas non plus étranger au panthéon sumérien. En effet, sous une forme plus primitive, avant les évolutions linguistiques habituelles, 'Yahvé' était probablement connu des sumériens sous le nom d'Enki ou Ea (qui se prononce Eyah), le fameux dieu qui sauva les hommes du déluge, le dieu des eaux, celui qui participa à la création du monde avec Enlil.
Qu'en déduire ? Rien de bien sulfureux, sinon que le Dieu unique était connu depuis les temps les plus anciens, mais qu'il avait été comme divisé et assimilé selon ses fonctions de créateur et de sauveur en 2 divinités : Enlil et Enki. En somme, les hommes avaient déformé l'image de leur Dieu pour aboutir à plusieurs dieux. Avec Abraham, et maintenant Moïse, le processus de rétablissement et de 'reclarification' s'opère. Une opération qui, soit dit en passant, avait très vraisemblablement commencé chez d'autres peuples, les Madianites, par exemple. Ainsi, selon des sources égyptiennes contemporaines de Moïse, les Madianites, peuple où Moïse se réfugia après le meurtre d'un égyptien, et, où il travailla pour son futur beau-père Jéthro, grand prêtre de Madiân (cf. Exode chapitres 2, 3 et 18), avaient pour dieu un certain Yhw, c'est à dire Yahvé. Les spécialistes, d'ailleurs, sont de plus en plus unanimes pour accepter cette référence découverte dans les documents égyptiens comme étant la plus ancienne mention du nom de ce dieu dans des documents extra-bibliques.
Mais, avec Moïse, la 'purification' des scories du polythéisme semble s'intensifier, il demande à son peuple non seulement de s'attacher à Yahvé, mais, en plus, de rejeter les autres dieux, non comme des faux dieux, mais comme des subalternes ou des ennemis, qui ne sont par conséquent guère dignes d'intérêt. Ce phénomène de monolâtrie n'était d'ailleurs pas l'apanage d'Israël, ainsi (El) Kamosh était le dieu national des Moabites, Mardouk, celui des Babyloniens, etc...
Rappelons également que déjà les Sumériens associaient une divinité particulière à certaines villes. La grande différence toutefois résidait dans le fait que pour Israël Yahvé ne pouvait pas se réduire à un sacré impersonnel. Il est d'abord unique et agissant, et, c'est à partir de cette constatation que les Israélites finirent par reconnaître leur Dieu comme le Dieu unique du monde et de l'univers.
Voici quelques passages bibliques à l'appui de ce qui vient d'être exposé sur la monolâtrie :
d'abord, le décalogue en Ex 20, 2 + Dt 5, 7. Ici l'interdit du premier commandement ne professe pas le néant des autres dieux ; bien plus il en présuppose l'existence : 'Tu n'auras pas d'autres dieux devant ma face...Tu ne te prosterneras pas devant eux et tu ne leur rendras pas un culte...car moi, Yahvé, ton Dieu je suis un Dieu jaloux'. Nous avons, en fait, un interdit exigeant le culte exclusif de Yahvé, ce qui s'identifie pleinement à de la monolâtrie. Lisez aussi les passages suivants : 2 Rois 18, 33-35 ; 19, 12-13 ou bien encore Michée 4, 5.
Le monothéisme proprement dit, c'est à dire la croyance en un seul Dieu créateur de l'univers avec en parallèle le rejet absolu de l'existence de toute autre divinité, n'est donc pas apparu brusquement en Israël, cela exigea une certaine maturation. Cette maturation s'amorça en réalité très tôt. Ainsi dès la Genèse, nous avons le récit d'un Dieu créateur. De même, dans le Deutéronome, certains passages semblent déjà indiquer une prise de conscience de l'unicité de Dieu (Dt 6, 4) ou encore 2 Rois 5, 15.17. Mais, ces références ne sont que des amorces, elles témoignent d'une certaine hésitation entre la monolâtrie et le monothéisme. Il faudra attendre l'exil à Babylone pour que la maturation soit complète. En exil, les hébreux sont confrontés directement à un environnement où les divinités des maîtres de l'Empire néo-babylonien étaient habituellement représentées par des statues, instinctivement les prophètes les rejetèrent à partir de la longue tradition d'Israël de ne pas représenter Yahvé. Commença alors une réflexion sur l'impuissance des autres dieux, qui manifestement n'étaient que des statues sans grand pouvoir, tout naturellement cette réflexion aboutit au monothéisme. Avec cet exil, nous assistons donc au passage de la monolâtrie de Moïse, proclamant Yahvé comme l'unique Dieu d'Israël, tout en se préoccupant assez peu du statut des dieux des autres nations, à l'affirmation claire du monothéisme suivant lequel Yahvé est le seul vrai Dieu, dominant l'univers.
C'est pourquoi les citations bibliques les plus significatives tendant à appuyer l'idée de monothéisme se trouvent dans des passages qui ont visiblement été écrits peu de temps avant ou pendant ou encore après l'exil (Jérémie 2, 11 ; Jérémie 16, 19-20 ; Isaïe 43, 10-11 ; Isaïe 44, 6.8 ; 45, 5-7.18.21-22). Dans ces conditions, il n'est pas étonnant qu'Israël ait interprété sa libération du joug babylonien par le perse Cyrus comme étant l'oeuvre direct de Yahvé, qui dirige toutes choses :
Cyrus
A Cyrus que je tiens par sa main droite (Is 45, 1)
Yahvé qui t'appelle par ton nom (Is 45, 3)
pour abaisser devant lui les nations (Is 45, 1)
Je dis de Cyrus : c'est mon berger (Is 44, 28)
Moi-même devant toi je marcherai (Is 45, 2)
il renverra mes déportés (Is 45, 13)